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Le bac, père et fils

Jean Tulowa est doublement heureux : non seulement son fils Grégory a décroché hier son bac L avec mention très bien (16,10/20 de moyenne générale et deux ans d’avance) mais lui aussi, à 41 ans, est un heureux bachelier.

L’année dernière, à 40 ans, vous vous êtes mis en tête d’obtenir le baccalauréat (l’équivalent du HSC, Ndlr). Pourquoi ce défi ?

L’idée a commencé à germer dans ma tête après un licenciement. En 2010, j’ai eu un accident de travail. D’opération en opération, mon employeur a fini par me licencier pour inaptitude professionnelle. Sans travail, avec une famille à charge, les fins de moi sont devenues difficiles. J’ai fini par me dire que mon travail, il fallait que je le crée moi-même. Je me suis donc dirigé vers la création d’une entreprise. Et là, j’ai déchanté.

C’est-à-dire ?

Mon rêve, c’était d’ouvrir un restaurant et une boutique de prêt-à-porter. Mais j’ai arrêté l’école à 12 ans. Sans connaissance de base en gestion d’entreprise, j’ai compris que mon projet n’irait nulle part. Alors, l’année dernière, j’ai décidé de reprendre mes études, en m’inscrivant en bac pro (baccalauréat professionnel, ndlr) commerce.

Pourquoi avoir arrêté l’école si tôt ?

Je n’ai pas eu le choix, il fallait ramener de l’argent à la maison.

Votre histoire commence à Grand-Baie, n’est-ce pas ?

C’est ça. C’est mon village. J’y suis né, j’y ai grandi. Après l’école primaire, j’ai été au Trinity College, à Port-Louis. J’ai arrêté en cours d’année, en Form I, parce qu’il fallait donner un coup de main à mon père. Il travaillait dans la restauration, à La Case Créole, à Grand-Baie. J’ai commencé comme serveur, à 12 ans.

Petit à petit, le quotidien s’est amélioré. Mon père a réussi à économiser pour ouvrir son propre restaurant, une petite affaire. A 20 ans, il me l’a confiée. Je faisais tourner la boutique, comme on dit. L’année suivante, j’ai fait une rencontre, une Française venue en vacances. Le coup de foudre total. On a décidé de s’installer en France, et me voilà parti.

Nous sommes donc au milieu des années 1990, vous débarquez où ?

Près de Lyon, dans le sud-est de la France. Sans diplôme, je me dirige vers le secteur de la grande distribution et j’ai fini par devenir cadre. Jusqu’à mon licenciement, donc, il y a trois ans.

Retourner sur les bancs de l’école trente ans après en être parti, c’est quelle sensation ?

Je redoutais ce moment. J’avais peur de me retrouver avec des élèves bien plus jeunes que moi. Finalement, tout s’est bien passé, dans ma classe il y avait toutes les générations. Par contre, certains de mes profs étaient plus jeunes que moi. C’est une sensation un peu étrange.

Qu’est-ce qui a été le plus difficile ?

La réaction de certains amis qui m’ont dit : « Tu perds ton temps, l’école ce n’est plus de ton âge, et puis avec le bac aujourd’hui t’as pas de boulot », ce genre de petite phrase assassine. Ces gens-là n’ont pas compris ma démarche : ce n’est pas un travail que je suis allé chercher, ni même un diplôme, mais des connaissances.

Il y a encore un an, l’économie ou les maths, pour moi, c’était un langage d’extraterrestre. Pareil pour le droit, la gestion. Si je n’avais pas appris tout ce que j’ai appris, je n’aurais jamais pu démarrer mon entreprise.

Autrement dit, vous avez comblé les six années d’études qui vous séparaient du bac en une année seulement ?

En dix mois, exactement. Je suis quelqu’un qui apprends vite. Mais ça n’a pas été facile, loin de là. Le matin, je révisais avant d’aller en classe, en me levant à 5 heures. Le soir, je me replongeais dans mes livres de 23 heures à minuit. J’ai travaillé, travaillé… et Grégory, mon fils de 16 ans, m’a beaucoup aidé. Lui aussi passait les épreuves en même temps que moi, en juin.

Qui a eu la meilleure note ?

Lui ! Il a eu son bac littéraire avec mention très bien et deux années d’avance. C’est un excellent élève. Il m’a pris sous aile, on a révisé ensemble, il m’a coaché du début à la fin, en fait.

C’est-à-dire ?

Dans certaines matières, j’étais largué. En maths, par exemple, je ne comprenais rien aux fonctions et aux probabilités. Il m’a donné des conseils pour progresser, en me faisant faire des fiches par exemple. Il m’a expliqué ce qu’était une bonne méthodologie. En anglais, j’avais tout oublié. Et en France les gens ne parlent qu’une seule langue, ce n’est pas comme à Maurice.

Votre fils, quel a été son conseil le plus précieux ?

(Il réfléchit) Il a été une source de motivation incroyable. A quelques semaines de l’examen, il m’a dit : « Tu as fais de gros progrès papa, je sais que tu vas réussir ». A cet instant-là, j’ai compris que l’échec était interdit. Grégory aurait eu trop de peine. Mon fils et moi, on a toujours été très complices. C’est mon meilleur ami. On partage tout, on a le même caractère. A tel point que les gens nous prennent souvent pour des frères !

Ce bac, c’est grâce à lui ?

Complètement. Sans mon fils, je n’aurais pas eu l’examen.

Et donc, mardi matin les résultats sont tombés…

C’est ça, à 8h30 pour tous les deux. Pour Grégory, les résultats étaient affichés au lycée. Pour moi, c’était en ligne. Je l’ai déposé, il est parti voir ses notes pendant que je tremblotais sur mon portable pour voir les miennes. Cinq minutes plus tard, il était de retour. De loin, j’ai vu son sourire. Il a vu le mien.  C’était gagné. Sylvie, ma femme, a pleuré toute la journée. Un mari et un fils bachelier la même journée, c’était trop d’émotion (rire). On a débouché une bouteille de champagne tous ensemble et samedi (hier, Ndlr) on a prévu une soirée mauricienne. Je vais sortir mon vieux rhum, préparer des ti-punch, on va se régaler. Je n’ai qu’un regret, un très grand regret : le reste de la famille ne sera pas là pour fêter ça.

Où est-elle, votre famille ?

Mon papa est à Grand-Baie, ma sœur et mon frère à Cap Malheureux. La dernière fois que je suis venu les voir, mon fils avait 2 ans, c’était il y a donc quatorze ans. Je n’ai pas les moyens de venir plus souvent, les billets coûtent trop cher. Mais la famille me manque, c’est sûr. La nourriture aussi. Il y a des restaurants indiens à Lyon mais les dholl puri et les faratas n’ont pas le même goût qu’à Maurice. Vous savez de quoi je rêve ? D’un bon briani.

Prochaine étape ?

Je lance mon entreprise, ça y est ! J’ai trouvé un local pour ma boutique de prêt-à-porter. Il y a un peu de travaux à faire, j’espère ouvrir au mois d’octobre.

Et le restaurant ?

Je suis à la recherche d’une salle. L’idée, c’est d’ouvrir un restaurant-cabaret et de proposer des soirées à thèmes : salsa lundi, piano-bar mardi, séga mercredi, etc. Il faut que ça marche, je n’ai pas le choix.

Pourquoi ?

J’ai promis à Grégory des vacances mauriciennes l’an prochain.

***

Fabrice Acquilina

Rédacteur en chef l’express junior

Journaliste l’express

www.lexpress.mu

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